Paris, capitale européenne ?

Publié le par Geneviève Bertrand

A l'extrême ouest de la péninsule eurasiatique, Paris est indubitablement une capitale d'Europe. De celles que les touristes venant de Chine ou des Etats-Unis visitent en deux ou trois jours et nuits dans leur circuit européen.

 Mais au sein de l'Union européenne, Paris est une capitale parmi les vingt-cinq. Vingt-cinq capitales qui, à tout moment, font assaut de label européen et de visibilité à l'échelle européenne, sans compter toutes les mégalopoles régionales qui, comme Milan, Barcelone, Munich ou Glasgow peuvent damer le pion à bien des capitales.

Si dans la compétition mondiale Paris a une place à maintenir et à reconquérir sans cesse, dans l'Union européenne la question se pose de savoir si Paris se pense et s'assume comme une capitale activement européenne.

 1) A l'échelle mondiale, la qualité est disputée et la menace est forte -faute de s'imposer constamment- de voir rivaliser des cités, peut-être moins dotées par l'Histoire, mais plus dynamiques dans les combats actuels.

Car l'histoire et la géographie, la culture et le tourisme, ne disent pas tout et pour toujours de la place des grandes cités dans les compétitions européenne et mondiale. Au cours de l'Histoire, bien des villes mythiques ont sombré. Babylone, Delphes, Pompéi, sont loin de leurs splendeurs passées. Face au développement époustouflant de Shanghaï ou Vancouver, Paris apparaît d'un conservatisme frileux qui peine à faire la synthèse du legs de l'Histoire et du train de la modernité. Une telle conjugaison est pourtant une question de survie. Une capitale comme La Haye l'a d'ailleurs très bien réalisé. En effet, à l'heure de la mondialisation sans pitié et sans concessions, des NTIC qui abolissent les distances et en conséquence les choix d'implantation économique et touristique, des lieux de mode ou de musique, comme des sièges sociaux de multinationales, le charme et la beauté sont limités face au bouillonnement créatif, à l'architecture conquérante, au marché du travail vibrionnant des mégalopoles montantes. Alors si Paris, capitale européenne historique, entend le rester, au-delà des héritages que sont la Sorbonne et les Champs-Elysées, la Défense et la ZAC Rive Gauche, c'est bien à des actes concrets inscrits dans une vision à long terme que cette volonté doit se manifester. A ce stade, Paris accumule les très bons et les très mauvais chiffres. Malgré la précaution à attacher aux chiffres, ils signalent néanmoins les lumières et les ombres. Nombre record de touristes par an, mais quels touristes ? du reste du monde ou des provinces françaises ? Nombre record de demandeurs d'emploi, mais Parisiens ou du reste du monde ? Implantation de sièges sociaux, mais nationaux ou européens et mondiaux ?

Alors, Paris ?

Si Paris remporte l'organisation des Jeux Olympiques de 2012, ce sont, comme le dit son Maire, Bertrand Delanoë, « vingt ans de gagnés » dans la grande entreprise de rénovation urbaine : infrastructures de transports, tramway circulaire, sites propres pour autobus, réorganisation du fret d'approvisionnement urbain, couvertures des voies ferrées situées en zones urbaines, reconquête de quartiers entiers dont le délabrement fait honte à Paris, création du village olympique sur le site des Batignolles prévu pour une reconversion en logements étudiants et sociaux.

Et surtout une vaste bouffée d'oxygène, d'air frais, de confiance en l'avenir, de planification des travaux, de cofinancements, de concours d'architecture, de dépassement des pesanteurs administratives (SNCF, RFF), d'ouverture sur le monde (modèle de Sydney 2000, contre-modèle d'Athènes 2004, exemple de Barcelone, souvenir d'Albertville), des dizaines de milliers d'emplois directs, d'incalculables retombées économiques, quelque chose comme une foi retrouvée par un défi placé sous les yeux de la planète.

Mais si les Jeux ne sont pas attribués à Paris, à l'Ile-de-France, à la France, le coup de pouce attendu de l'extérieur sera à trouver dans les volontés et les décisions intérieures. En tout état de cause, il faudra changer les mentalités, en raison du cours de l'Histoire qui stigmatisera les « allants » comme Londres, Berlin, Helsinki, Tallinn, Madrid, Lisbonne ou Luxembourg et laissera de côté les « perdants ».

Faute de tout mettre en œuvre, en temps et en heure, de la diffusion du numérique et du haut débit à la recherche performante en santé, en biotechnologies, en environnement, les jeunes générations sont tentées de plus en plus fortement d'aller trouver ailleurs ce que les responsables tardent par trop à rendre possible en France.

Pourtant, d'incomparables atouts caractérisent Paris, ou du moins certains quartiers, à l'adresse de certaines populations cultivées et aisées. Une vraie qualité de vie peut y être trouvée, mais attention ! dans bien des endroits au monde le luxe et le charme existent, la culture et la sécurité aussi. Quant à l'errance des capitaux et des personnes en quête d'optimisation des performances et des satisfactions, la mobilité ne devrait que se renforcer et s'accélérer. Compétition à l'échelle de la planète, identités revendiquées et assumées, réseaux mondiaux renforcés, tout concourt à mettre sous le regard du monde les performances particulières. Si les opérateurs économiques performants n'attendent pas les pouvoirs publics pour ce faire, les collectivités publiques, elles, dépendent des capacités de leurs décideurs à prendre les bonnes orientations et faire les bons choix.

2) A l'échelle de l'Union européenne, Paris n'a que trop tardé à décider de sa labellisation et de sa visibilité européennes.

Le label, c'est la participation volontariste aux politiques européennes appliquées à une collectivité locale. De même que la Région Ile-de-France ne s'est décidée à mobiliser les fonds régionaux européens que depuis trois ans (600 millions d'euros tout de même pour une période de 6 ans), de même la Ville de Paris n'a pris la mesure des financements et des politiques qui pouvaient lui être appliqués que depuis 2001. Les méthodes et les mentalités ont radicalement changé. Si les précédents exécutifs municipaux avaient ignoré superbement les possibilités de recourir aux apports de la construction européenne à la vie quotidienne des Parisiens, soit par inertie, soit par crainte des contrôles budgétaires induits par les cofinancements européens, désormais les options sont clairement celles d'un ancrage de la Ville et du Département dans les politiques européennes.

A preuve, cette liste que je livre telle qu'elle me fut adressée, à la fin de l'année 2004, en réponse à la question que j'avais posée au Maire de Paris. Sachant qu'une cellule européenne efficace était en place, je demandais quels financements, par thématique, étaient obtenus au titre de programmes européens depuis le début de la mandature.

Voilà la réponse que chacun sera libre d'apprécier. « Les thématiques principales sont les suivantes :

L'information sur l'élargissement de l'UE, au titre de laquelle l'exposition photo « fragments d'Europe » en mai 2004 sur les Champs-Elysées, financée par l'UE à hauteur de 55.000 €,

L'environnement, avec le programme LIFE, pour une participation à une mise en commun des Eco-Maires d'une comptabilité environnementale-test, sur les thèmes des déchets et de l'eau non potable, dossier présenté en 2003. Le financement européen total attendu sera d'environ 55.000 € pour cette opération en cours jusqu'à 2005,

La voirie et les déplacements, où la participation au programme « Capitals'ITTS » (Systèmes de transport intelligent dans les capitales) a conduit à un financement de 98.000 € et permis de bénéficier de l'utilisation du logiciel de forfait de stationnement pour les autocars de tourisme mis au point par ce programme,

La recherche, avec une étude de logiciel ayant trait à l'environnement dans le cadre du 5e PCRD (Programme cadre de recherche et de développement) pour un montant du cofinancement de 21.300 € et la participation de l'ESPCI à un programme européen de recherche fondamentale pour 200.000 € en 2003/2004,

La coopération décentralisée, par la prise en charge par l'UE des études et des heures de personnel mis à disposition par la Ville de Paris sur les années 2004 et 2005 pour l'étude sur la protection du patrimoine de Pékin menée en liaison avec la ville de Rome, pilote du projet, sur le programme ASIA URBS,

L'intégration, avec le projet intitulé « Chinois d'Europe et intégration » qui vise à mieux connaître les Parisiens originaires de Chine.

Ce projet se déroule de 2002 à 2005 et est porté par la Ville dans le cadre du volet EQUAL du Fonds Social Européen. La globalité du projet s'élève à 882.000 € dont 415.000 € de fonds européens desquels la part propre revenant à la Ville se monte à 145.000 €,

La formation professionnelle des agents de la Ville, destinée à améliorer l'accueil des étrangers dans les services publics, via le programme Léonardo da Vinci, en partenariat avec la ville de Rome, en 2004 et 2005. La recette attendue de l'UE sur cette action est de 29.000 €,

L'insertion professionnelle, les politiques actives du marché du travail, l'égalité des chances et l'intégration sociale, l'éducation et la formation tout au long de la vie, l'adaptation des travailleurs, l'esprit d'entreprise, l'innovation, l'amélioration de l'accès et de la participation des femmes au marché du travail : cet ensemble a fait l'objet d'un gros travail des équipes depuis 2003 qui a abouti aux conventions-cadres du Fonds Social Européen regroupant une cinquantaine d'actions qui seront  réalisées de 2004 à 2006 et pour lesquelles la Ville et le Département devraient percevoir un peu plus de 11 M € sur 3 ans. Ces deux conventions-cadres liant la Ville et l'Etat et le Département et l'Etat ont été approuvées en Conseil de Paris les 10 et 11 mai 2004. »

S'agissant de la visibilité du fait européen à Paris, je promeus depuis quatre ans au Conseil de Paris l'idée de créer à Paris un Espace des Européens, central, unique, accessible, identifiable, ouvert à tous, lieu de toutes les informations sur l'Europe, accès à toutes les données utiles. Information et formation, rencontres, échanges, y seraient regroupés pour offrir aux Parisiens, aux Franciliens, aux Français ou aux Européens, aux visiteurs du monde entier, l'accès à la connaissance et aux moyens proposés par l'Union européenne et par ses Etats membres.

Mettre Paris aux dimensions de l'Europe. Offrir un champ de vision qui s'étende au moins aux frontières extérieures de l'Europe élargie pour voir plus grand, plus loin, plus utile, en matière de mobilité professionnelle, d'installation des personnes jeunes ou moins jeunes, professionnels, retraités, en matière de reconnaissance de la diversité des cultures, des histoires (même belliqueuses), des langues, de la presse, des médias, de la gastronomie, de la mode, des arts, des innovations, des créations, des imaginations, des reconversions, des nouvelles et des anciennes formes de vie en société, des religions, des habitats, des environnements, des études, des universités, de l'accès pour tous à Internet, de la participation à la vie citoyenne.

Cette idée est jusqu'à présent largement partagée de la droite à la gauche, mais elle n'est pas encore portée. Jean Monnet avait une conception de l'efficacité qui me revient en mémoire : « avoir une idée d'abord, chercher ensuite l'homme qui aura le pouvoir de l'appliquer. » Or une telle idée concerne non seulement la Ville et le Département de Paris, mais aussi la Région, l'Etat, la Commission européenne, le Parlement européen. Promouvoir cette idée jusqu'à en faire un projet requiert :

1) un initiateur du projet : le Maire de Paris ? le Ministre des Affaires étrangères ? le Premier Ministre ?

2) une coordination de tous les acteurs potentiels pour définir les contours du projet, le tour de table financier, les dimensions, la pérennisation

3) un lieu central et accessible (tel que l'aérogare des Invalides, la Bourse du Commerce dans le quartier des Halles de Paris ?)

4) une équipe de pilotage et un calendrier

5) l'implication d'élus de tous les niveaux concernés (parlementaires européens, nationaux, élus régionaux, municipaux…).

Tandis qu'une préfiguration est actuellement à l'étude dans les services de la Ville de Paris, toutes les suggestions restent les bienvenues en vue de dessiner l'Espace idéal des européens à Paris.

Donner envie d'Europe, c'est donner non seulement le goût d'Europe en général, mais concrètement, l'appétit de métiers européens, de déroulements de carrières européens, de cursus universitaires, administratifs, professionnels européens. Le temps n'est plus à des discours généraux et vains sur une Europe abstraite, l'urgence est à des actes concrets appropriables par tous, quels que soient le niveau de réussite atteint et les espoirs caressés.

Ne dites pas aux gens « Aimez l'Europe » qu'ils ne voient pas ! Faites-leur voir l'Europe et se l'approprier, pour multiplier leurs chances et leurs perspectives. Alors seulement pourront-ils aimer ce qu'ils voient, touchent et éprouvent pour leur réalisation à eux. L'Europe est une chance de survie pour la France qui, avec 1 % de la population mondiale, ne saurait prétendre à beaucoup d'influence, sa pratique démentant de plus en plus ses théories (des droits de l'homme, de l'égalité entre les sexes, de l'imagination au pouvoir, de la bonne gestion des finances publiques).

Ses droits proclamés étant devenus universels, elle n'en a plus le monopole. Tout au plus peut-elle espérer jouer un rôle dans la partition européenne, à la condition que ses élus, ses élites et l'ensemble de ses forces vives s'y impliquent et en fassent leur dimension pratique. Alors seulement Paris aura tout son poids parmi les capitales européennes, influencera et offrira le rêve et la réalité de ses atouts.

Geneviève BERTRAND

Publié dans Paris et l'Europe

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